Titre : Starless Sky

Auteur : Hitomi

Sujet : Toujours mon groupe de Visual Kei préféré ^^

Genre : Tour de force… ^^

Disclaimer : Toute ressemblance avec un groupe de jrock existant est-elle vraiment une coïncidence…? ^^;;;

Spoiler : L'espoir fait vivre, ne ?

Résumé : Au tour de notre cher petit Kyo-chan d'en prendre plein les dents… Sa copine vient de le quitter. Toshiya en est-il vraiment fâché ?

Déclaration de l'auteur : Ce truc devient pharaonique… Voilà que j'atteins les 70 pages !!!!!!! Mince, moi qui prévoyais 3 chapitres, j'en ai fait trois fois plus…

Décidément, je ne suis vraiment pas douée pour faire des histoires courtes…

*reprend vaillamment son clavier*

Bon, je ne peux pas laisser ces pauvres petits dans cette panade, alors au boulot !

~Hitomi~

(29/11/01)

 

 

 

Starless sky

 

par Hitomi

 

 

 

Chapitre 9

 

 

 

TOKYO, 2001

Et je l'ai écouté chialer toute la nuit…

Ils étaient restés jusqu'à la fermeture du bar, Kyo parlant, parlant sans pouvoir s'arrêter, racontant tout, depuis sa rencontre, un an et demi plus tôt avec la ravissante employée de banque d'un an sa cadette.

J'étais déjà pratiquement au courant de tout… mais ça semblait lui faire tellement de bien, de tout déballer…

Le chanteur était une fois de plus à découvert… et la jeune fille, à sa grande stupéfaction, s'était montrée totalement imperméable à son habituel numéro de charme, refusant de faire preuve de la moindre indulgence. C'était peut-être cette intransigeance qui avait fait toute la différence, Kyo étant trop habitué aux conquêtes faciles. Mais Megumi ignorait qui il était, ne voyant en lui qu'un mauvais client, dragueur éhonté de surcroît…

Intrigué par sa résistance, il l'avait attendue à l'heure de la fermeture de la succursale. Elle l'avait vertement éconduit.

Le lendemain, elle trouvait sur son bureau une somptueuse gerbe de roses…

Ça aussi, je m'en souviens : il était complètement à sec et c'est moi qui l'ai payée…

…accompagnée d'une invitation à dîner. Elle n'avait même pas pris la peine de répondre, et avait jeté les fleurs.

Il n'en avait pas fallu plus pour que le blond craque totalement pour l'indifférente. Les fleurs, pour la plupart subventionnées par le bassiste, les lettres et les visites impromptues au guichet de la belle s'étaient succédées sans relâche. Cela lui avait pris deux mois mais finalement, l'obstination de Kyo avait fini par être récompensée. Séduite – à moins que ce soit résignée ? –, elle avait accepté d'aller prendre un café en sa compagnie.

Quand je pense que c'est en partie grâce à moi… J'aurais mieux fait de… Non. Kyo est mon ami. C'était mon rôle de l'aider, même si les voir ensemble me faisait mourir à chaque fois…

Toshiya avait enduré stoïquement chaque étape de la conquête de Megumi, le chanteur le prenant innocemment comme arbitre de ses progrès. Il lui avait sans faiblir prodigué conseils et encouragements – n'était-il pas l'expert du groupe en la matière ? – sans jamais laisser transparaître ses véritables sentiments, sans que pas une seule seconde Kyo ne se doute de sa souffrance. Nul n'avait su qu'il avait célébré par la plus monumentale cuite de sa vie la première nuit des deux jeunes gens. Nul n'avait jamais soupçonné que, lorsque son ami lui avait annoncé qu'ils avaient décidé de vivre ensemble et de se marier, il avait passé la nuit suivante au port, au bord d'un quai, à pleurer en contemplant l'eau noire et attirante.

Aujourd'hui encore, j'ignore pourquoi je n'ai pas sauté…

Sans doute parce qu'il estimait que cela faisait partie de sa punition et qu'il n'avait pas le droit de s'y soustraire en fuyant de la sorte…

Ou qu'il avait des responsabilités envers les autres membres du groupe et son public…

Ou alors qu'il était trop lâche…

Mais certainement pas parce qu'il avait le faible espoir qu'un jour viendrait où celui qu'il aimait serait à nouveau libre…

Kyo… Pardonne-moi de me réjouir de ta douleur…

Doucement, il se pencha sur le chanteur toujours endormi au creux de son épaule et lui caressa les cheveux, en retenant son souffle. Il en avait honte mais, au moins, pour ces quelques merveilleuses minutes, Kyo était à lui.

Il ne se souvenait plus combien de temps ils avaient passé dans ce bar, le blond poursuivant son récit entrecoupé de crises de larmes, le bassiste l'écoutant presque en silence, buvant bière sur bière, s'enivrant doucement mais sans pouvoir oblitérer sa souffrance et sa frustration. Il se rappelait à peine la fin de la soirée. D'ordinaire, il tenait beaucoup mieux l'alcool mais il était affaibli et ses derniers souvenirs s'estompaient dans les brumes de l'ivresse.

Il lui semblait que, lorsqu'ils étaient sortis du bar, le chanteur avait dû le soutenir jusqu'à la voiture. Ensuite…

Ensuite… black-out jusqu'à ce que je me réveille ici, dans son lit, dans ses bras…

Une seule chose lui revenait clairement : la déchirante prière de Kyo.

Totchi, ne me laisse pas, je ne veux pas rester tout seul …

 

***

 

Le chanteur fit un véritable bond dans son lit, comme un bruit particulièrement désagréable lui labourait les tympans. Il tendit machinalement la main et arrêta l'instrument de torture qui sonnait allègrement sur son oreiller, à dix centimètre de sa tête. Encore à moitié endormi, il sourit : Toshiya avait recommencé ! Il avait pourtant juré…

— Toshiya ?

Sans ouvrir les yeux, il se tourna vers le bassiste… et sursauta derechef : sa main n'avait rencontré que le vide sur un oreiller froid !

Il battit des paupières pour retrouver une vision claire… et chasser les larmes qui commençaient à s'y former.

Baka[1] que tu es…

Ça n'avait été qu'un rêve. Toshiya n'était pas là, n'avait jamais été là ! Il était seul. Abominablement, désespérément seul… Il se recroquevilla sur lui-même, luttant contre les sanglots. Seul ! Megumi l'avait abandonné, lui rappela une mémoire impitoyable, et Toshiya n'était plus là depuis bien longtemps…

Le réveil, imperturbable, se remit à lancer sa plainte stridente – celui-là était d'un modèle particulièrement retors qui exigeait deux pressions sur le bouton d'arrêt, sinon il se remettait en route toutes les dix minutes[2] – et le blond se dressa brusquement, oubliant ses larmes. Si ce n'était pas le bassiste, qui…?

Il s'empara du bruyant parallélépipède de plastique noir, lui coupa la parole et lui adressa un regard interrogateur.

Qui t'a mis là, briseur de rêves ?

C'était l'habitude de Toshiya, du temps où ils habitaient ensemble, de le forcer à se lever tôt en plaçant le radioréveil sur son oreiller. Au début, le petit chanteur se mettait en rage et balançait l'odieux objet contre le mur pour pouvoir se rendormir en paix. Hélas pour lui, son fieffé colocataire ne manquait ni d'imagination ni de stocks : dès le lendemain, un réveil neuf prenait la place de son collègue décédé la veille dans le périlleux exercice de ses fonctions.

Kyo en avait massacré une dizaine avant de se résigner à subir la loi du bassiste, qui savait pourtant se faire immédiatement pardonner : invariablement, le blond trouvait près de son lit…

Totchi, tu étais bien là, je n'ai pas rêvé !

Il reposa le réveil, s'assit dans son lit et contempla le plateau, souriant à la vue de la grande tasse de café – encore fumant, Toshiya n'était donc pas parti depuis longtemps –, des toast dorés juste comme il fallait, du grand verre de jus d'orange fraîche et de la confiture de myrtilles. Tout était parfait, comme seul le bassiste avait jamais su lui préparer son petit déjeuner.

Puis il ferma les yeux, comme les larmes revenaient en force, au souvenir du si beau rêve dont il venait d'émerger, où il n'était plus seul mais merveilleusement bien, au chaud, en sécurité dans les bras de… Au début, il avait cru que Megumi était revenue, que c'était elle à nouveau qui partageait son lit. Mais il avait ouvert les yeux – impossible de savoir s'il était vraiment éveillé ou non – et avait reconnu la longue frange de cheveux blonds qui retombaient sur les paupières closes de son meilleur ami, et les bras solides qui l'entouraient.

Toshiya…

Pourquoi ? se demanda le chanteur avec un peu d'angoisse, pourquoi le bassiste avait-il, dans ce songe, pris la place de sa fiancée ? Et pourquoi s'était-il paisiblement rendormi – ou avait-il rêvé s'être rendormi – avec une sensation de bien-être qu'il n'avait jamais connu avec Megumi ?

Avec un soupir, il regarda l'autre côté du lit, le futon froissé, l'oreiller enfoncé, preuves que Toshiya avait réellement dormi près de lui. Il avait les idées totalement claires, à présent, et l'intégralité de la soirée de la veille lui revenait. Ils avaient dîné ensemble au fast-food – un dîner plutôt mouvementé, se sourit-il à lui-même – et étaient ensuite allé discuter dans un bar. Enfin, Kyo avait parlé et le bassiste l'avait écouté, jusqu'à ce que le serveur vienne leur dire de partir. Toshiya étant alors incapable de marcher droit, avec la conséquente dose d'alcool qu'il avait ingurgitée, le chanteur avait dû le remorquer tant bien que mal jusqu'à sa voiture. Instinctivement, il avait pris le chemin de son appartement, comme il l'avait fait tant de fois, jadis, quand ils rentraient d'une petite fête avec le groupe, un bassiste ivre mort ronflant dans le siège passager. Incroyable comme après plus de trois ans, il retrouvait les habitudes de leur pourtant courte vie commune.

C'était presque réglé… comme du papier à musique. Garer la voiture sur le parking : trois minutes. En extirper son camarade hors de combat : presque un quart d'heure. Le traîner jusqu'à l'entrée de l'immeuble : encore cinq minutes. Trouver ses clés et ouvrir la porte tout en s'escrimant à garder vertical un Toshiya subitement réveillé mais toujours pas stable et voulant à toute force s'installer sur le paillasson pour y finir sa nuit : dix minutes supplémentaires. Le haler le long du hall et le fourrer dans l'ascenseur en l'empêchant d'appuyer sur  tous les boutons, y compris l'alarme : cinq autres interminables minutes. Effectuer la remontée du couloir en soutenant un bassiste maintenant pleurnichard et geignant que personne ne l'aimait, en le suppliant de se taire et en l'assurant que, oui, il l'aimait, mais que, chut, il allait réveiller les voisins, parvenir devant sa porte, retrouver ses clés qu'il avait eu la mauvaise idée de remettre dans une de ses poches – il ne se souvenait jamais laquelle – au lieu de les garder à la main : encore dix bonnes minutes. Et, enfin, enfin ! après un véritable combat de titans pour convaincre l'ivrogne d'ôter ses chaussures dans l'entrée et une épique traversée de l'appartement – en tout un bon quart d'heure – que son camarade voulait, clamait-il, effectuer seul, sans aide et à la nage ? le pauvre chanteur, à bout de souffle, avait pu rallier sa chambre et laisser Toshiya s'écrouler sur son lit où il s'était endormi immédiatement, lui donnant tout loisir de lui enlever sa veste et de le border sous l'édredon[3].

Puis Kyo s'était assis un instant sur le futon pour reprendre sa respiration. Il avait tout d'abord eu l'intention d'aller dormir sur le canapé du séjour. Mais la perspective de retraverser l'appartement obscur pour aller se coucher tout seul dans une pièce froide, et presque hostile dans le noir, n'avait rien de séduisante.

Totchi, ne me laisse pas, je ne veux pas rester tout seul …

Sa supplique n'avait pas été pas feinte. Il était réellement terrifié à cette idée.

Je suis là, comme tu as été là pour moi, et je ne te laisserai jamais tomber, je te le jure…

La promesse du bassiste tournait et retournait dans son esprit, comme il contemplait le beau visage du dormeur. Toshiya, le meilleur ami qu'il ait jamais eu, plus qu'un frère, le seul à le comprendre si bien, comme jamais Megumi elle-même n'avait su le faire...

Sans réfléchir, il s'était glissé sous l'édredon contre le bassiste, sombrant aussitôt dans un bienheureux sommeil pour y confondre rêve et réalité.

Kyo soupira en prenant son plateau. Puisque Toshiya avait pris la peine de le lui préparer, alors qu'il devait ressentir le contrecoup de ses excès de la veille, il n'allait pas le laisser perdre, bien qu'il n'ait pas très faim. Puis il retrouva le sourire en constatant que le bassiste avait respecté leur ancienne tradition.

Il n'a pas oublié…

Délicatement, il prit la petite rose en papier de soie artistement plié et passa un doigt prudent sur les fragiles pétales. Rouges, alors que les feuilles étaient vertes. Toshiya avait toujours été doué pour l'origami[4] et parvenait à réaliser de véritables œuvres d'art miniatures.

Il en laissait toujours un sur le plateau du petit déjeuner. Pas une fois, jusqu'à son départ, il n'avait dérogé à cette habitude.

Le chanteur déposa son plateau sur l'édredon, à côté de lui, et quitta son lit. Il alla jusqu'à la penderie et se mit à quatre pattes pour en fouiller le fond, en évitant de lever la tête vers les cintres vides où, la veille encore, se trouvaient suspendus les vêtements de Megumi.

Pour la même raison, ne pas voir les emplacements vides, il n'avait allumé aucune lumière dans l'appartement en y rentrant, cette nuit-là.

Enfin, il trouva ce qu'il cherchait et revint à son lit avec un large coffret de bois noir laqué, incrusté de fleurs de nacre, qu'il posa sur ses genoux. Il l'ouvrit lentement, retrouvant avec émotion le parfum de santal qui s'en dégageait, et en contempla un long moment le contenu : tous les origami que Toshiya avait fait pour lui. Avec précaution, il en sortit son préféré, une petite licorne blanche à la corne torsadée, et l'examina en souriant. Puis il la remit dans la boite, y ajouta la rose rouge, dont il réalisait qu'elle venait subitement de devenir sa favorite, et referma le couvercle.

Merci, Totchi…

Il déposa le coffret sur le sol, près du futon, et reprit son plateau, bien décidé à faire honneur à son petit déjeuner. Mais il était dit qu'il subirait plusieurs contretemps, ce jour-là, car en dépliant sa serviette, il y trouva une feuille de papier pliée en quatre. C'était un court message, de l'élégante écriture[5] du bassiste :

 

Kyo,

Je rentre chez moi changer de vêtements. Je me suis permis de prendre une douche et un café, et de t'emprunter de l'aspirine.

Je ne me souviens pas de la fin de la soirée mais merci de m'avoir ramené.

N'oublie pas que la répétition est à huit heures, essaie d'être à l'heure, pour une fois !

Bon appétit et à tout à l'heure,

Toshiya

 

Et, sous sa signature, deux petits personnages style manga, hâtivement griffonnés mais ressemblants[6] : un Toshiya aux sourcils froncés et brandissant un réveil, menaçant du doigt un Kyo tremblant caché sous sa couette[7].

Amusé, le chanteur replia la feuille et sourit en buvant son café refroidi. Non, il ne serait pas en retard. Il devait bien ça à son ami, qui l'avait patiemment écouté, qui avait si gentiment compati à sa détresse.

Et s'il souffrait toujours horriblement du départ de Megumi, la simple présence du bassiste mettait du baume sur son cœur meurtri.

 

***

 

Il avait cessé de pleuvoir et un petit vent frais chassait les nuages d'un ciel au bleu lavé. Distraitement, le jeune homme détacha un morceau de pain de son sandwich et le jeta dans l'eau verdâtre de l'étang au bord duquel il était venu s'asseoir après l'averse. Aussitôt, les deux cygnes pédalèrent furieusement dans sa direction mais une énorme carpe qui croisait dans le secteur fut la plus rapide et vint gober l'aubaine, presque sous le bec des volatiles dépités.

Whow ! quel monstre ! J'aimerais bien m'expliquer avec elle un de ces jours…

Déjà son œil exercé évaluait machinalement la taille et le poids de l'animal, calculant la grosseur de fil nécessaire, l'hameçon, l'appas… L'adversaire idéal pour tester sa nouvelle canne…

" Je savais bien que je te trouverais ici ! " le fit sursauter une voix joviale.

Il tourna la tête vers son ami qui s'installa près de lui, sur une des grosses pierres bordant le plan d'eau.

" Encore à lorgner ces malheureux  poissons ? Fichu maniaque de pêcheur ! Tu sais pourtant que ceux-là ne sont pas pour les assassins de ton espèce ! "

Il sourit, sachant que l'autre ne pensait pas un mot de ce qu'il venait de dire.

" Je sais… mais ça n'empêche pas de rêver… et quel pêcheur ne fantasmerait pas devant ces merveilles ? "

" Chacun ses goûts, " fit son camarade en fronçant comiquement le nez. " Pour ma part, je n'ai jamais fantasmé sur un truc à écailles ! "

" Même pas une sirène ? " blagua-t-il.

Le grand brun lui rendit son sourire :

" Ma sirène à moi a deux jambes et m'inspire nettement plus… "

Puis il y eut un long silence, durant lequel il continua d'émietter son sandwich, pour le plus grand bonheur des deux cygnes, de la carpe et d'une petite flottille de canards attirés par la distribution. Le nouveau venu reprit enfin la parole :

" Et si tu me disais ce qui te tracasse encore. "

" Rien... "

Cette réponse fut accueillie par une grimace ironique :

" Tu comptes me faire avaler ça ? "

" Qu'est-ce qui pourrait me tracasser ? Tout va très bien, maintenant… "

" Toshiya… " Die secoua la tête. " Ne me prends pas pour plus bête que je ne suis, tu veux bien ? La dernière fois que tu n'as pas voulu te confier à moi, ça a failli tourner à la catastrophe. "

" Mais je te jure que… " se récria le bassiste.

" Ne jure pas ! " l'interrompit le guitariste. " Le seul serment qui compte, c'est celui où on s'était promis de toujours tout se dire. Tu as oublié ? "

" Bien sûr que non ! " maugréa Toshiya, qui ne put s'empêcher de rougir.

Comment je pourrais oublier cette nuit-là, où tu m'as réappris à vivre…

" Bien, " approuva Die, " parce que moi, je t'ai toujours tout raconté. Et c'est justement pour ça que je suis venu te voir… " acheva-t-il d'un ton qui fit relever la tête au bassiste :

" Quelque chose ne va pas ? "

" Oui et non… " répondit le brun, qui semblait brusquement hésitant.

" Attends, " s'inquiéta son ami, " ne me dis pas que c'est Shinya ? "

" Ano[8]… " Le guitariste traçait du pied des arabesques dans la boue de la rive. " Si, " avoua-t-il dans un souffle.

" Mais je vous croyais pourtant en route pour le septième ciel, à bord d'Air Nuage Rose[9] ! " tenta de plaisanter Toshiya.

Die sourit, preuve que la situation n'était pas aussi grave qu'il le craignait :

" Hé bien, disons que nous sommes sur la passerelle mais que nous n'avons pas encore embarqué… "

" Nani[10] ? " Mais le brun demeura silencieux et le bassiste finit par comprendre : " Tu veux dire que… vous… vous n'avez pas encore…? "

Son camarade hocha la tête, toujours sans un mot. Toshiya se mordit la lèvre, se demandant comment négocier un sujet aussi délicat.

" J'avoue que ça m'étonne un peu… " finit-il par reconnaître. " Enfin, il y a trois jours, au local… vous aviez l'air… heu… sur la bonne voie… "

Le guitariste releva la tête et étrécit les yeux :

" Tu étais là aussi ? " fit-il, soupçonneux.

" Ano… J'étais là mais… je ne suis pas entré et… j'ai essayé de retenir Kyo mais je… "

" Donc, tu sais ce qui s'est passé, " conclut Die. " Hé bien, c'est peut-être en partie grâce à Kyo si Shinya… "

Il exhala un profond soupir :

" Ça devient dingue… Je croyais vraiment que… qu'il était d'accord mais, depuis l'autre jour… tous les prétextes sont bons pour me tenir à distance. "

" Ce n'est pourtant pas l'impression que j'ai eue ces jours-ci. " Toshiya avait la désagréable sensation d'avancer sur des œufs. " Shinya est très… tendre envers toi. Je n'aurais même jamais cru qu'il oserait se comporter ainsi devant nous. Il est… métamorphosé. Cet après-midi encore, il a passé toute la pause sur tes genoux et vous n'avez pas arrêté de vous embrasser ! " Il ne put retenir un petit rire. " C'est un comble : c'en était presque gênant ! "

Le guitariste acquiesça, trop préoccupé pour être embarrassé :

" Et c'est bien là le problème. Tant qu'il s'agit de flirt, je n'ai rien à redire. Mais… c'est pour le reste que ça se complique… "

" Heu, Die… " fit le bassiste, très gêné.

" Oh, ne crains rien, je ne vais pas te donner de détails ! Pour la simple raison qu'il n'y a rien à raconter. Le premier soir, il m'a tout bonnement souhaité bonne nuit sur son palier et m'a refermé la porte au nez ! Bon, je me suis dis que je ne devais pas le brusquer, que la petite blague de Kyo l'avait peut-être bloqué, que j'attends depuis six ans et que quelques jours de plus ou de moins ne font pas une grande différence… J'ai cherché toutes les excuses possibles et imaginables… mais c'est tout de même raide à encaisser… On aurait même dit qu'il ne voulait pas me laisser entrer… "

" Shinya ne laisse personne entrer chez lui… " commenta Toshiya entre haut et bas. Lui-même ignorait l'adresse du batteur. A mon avis, c'est déjà un miracle qu'il ait permis à Die de le raccompagner.

" Je me fais peut-être des idées mais je ne suis tout de même pas n'importe qui, pour lui ! " s'indigna presque le guitariste. " K'so[11], on est ensemble, tout de même ! Et il a remis ça le lendemain, prétextant qu'il était fatigué. Remarque, c'était sans doute vrai, vu que Kaoru nous avait encore fait suer sang et eau… Mais je… " Cette fois, il rougit. " Je n'ai pas insisté, de peur de passer pour un obsédé, et aussi parce que… " Il jeta un coup d'œil au bassiste. " Je sais qu'il t'a tout raconté… pour Kisaki… et que c'est grâce à toi s'il s'est enfin décidé à me parler… alors tu comprends que ce n'est pas facile, je ne veux pas lui faire peur. Mais je voulais juste… pas grand-chose, passer encore un peu de temps avec lui, le tenir dans mes bras… juste dormir ensemble, peut-être. Mais je n'ai pas osé lui demander… "

" Je comprends…" murmura Toshiya en lui posant une main compatissante sur le bras. Il y eut un assez long silence, puis : " Je sais que ce n'est pas facile. Mais je ne peux que te conseiller d'être encore patient. Shinya s'est enfin décidé à rompre son isolement, à tout te dire et à t'avouer qu'il t'aime. C'est déjà beaucoup. Laisse-lui encore un peu de temps. Ce qui lui est arrivé… ça l'a pas mal traumatisé mais il tient vraiment à toi, sincèrement, sinon, il ne serait pas sacrifié en pensant te protéger. Il faut encore que tu l'apprivoises et… le reste viendra tout seul. "

Le guitariste laissa échapper un profond soupir.

" Tu as raison. Je dois m'estimer heureux, au fond. " Il retrouva son large sourire : " Le plus merveilleux batteur de l'univers est mon koi[12] ! Qu'est-ce que je pourrais demander d'autre ? "

Le bassiste éclata de rire :

" Dis-lui ça, et il te répondra que le plus merveilleux batteur de l'univers, c'est son vénéré Yoshiki[13] ! "

" Chacun son point de vue ! " rétorqua Die en riant lui aussi. Puis il reprit son sérieux : " Bon, maintenant que nous avons résolu mon problème, si on passait au tien ? "

" Raaah, Die ! " soupira Toshiya avec exaspération. " Combien de fois je dois te répéter que… "

" … que tu fais toujours une tête d'enterrement dès que tu crois que personne ne te voit, que tu soupires à tout bout de champ, que tu n'es pas franchement à ce que tu fais… " énuméra le brun. " Et que si Kaoru n'est plus en cause, il est évident que quelque chose de grave te préoccupe encore. Même Kyo s'en est rendu compte et est venu me demander si j'étais au courant. "

A la mention du nom du chanteur, le bassiste avait vivement détourné la tête. Intrigué, le guitariste vit que ses mains, crispées sur ce qui restait de son sandwich, tremblaient un peu.

" Totchi ? " Il se pencha et tendit la main, obligeant son ami à le regarder. C'était bien ce qu'il pensait : les yeux sombres de Toshiya étaient emplis de larmes. " Totchi… " souffla-t-il doucement. " Dis-moi ce qu'il y a. Tu nous as aidés, Shinya et moi. Je peux peut-être en faire autant pour toi ? "

" Personne ne peut rien pour moi… " murmura le bassiste si bas que Die dut tendre l'oreille. " A moins d'avoir le pouvoir de me faire remonter le temps et de m'empêcher de faire les mêmes erreurs… "

" Quelles erreurs ? " interrogea Die qui s'emporta à nouveau : " Shimatta, ce que tu peux être têtu ! Tu t'obstines à ne pas comprendre ! " Il lui empoigna douloureusement le bras, le faisant grimacer. " Mais qu'est-ce que vous avez, tous, à vous imaginer être coupables de tous les crimes de la terre ? C'est comme pour Shinya, tu n'es pas responsable de ce qui t'est arrivé ! Ta seule et unique erreur a été de tomber amoureux de Junya ! Mais comment tu aurais pu savoir que c'était un salaud qui profiterait de toi, hein ? N'importe qui se serait laissé avoir par sa belle gueule de petit saint ! "

Toshiya fixait son ami, la bouche ouverte, sidéré par sa virulence. Ses larmes coulaient sur ses joues sans qu'il s'en rende compte.

" Mais… " parvint-il tout de même à émettre quand le guitariste fit une pause pour reprendre son souffle. " Tout ce que j'ai fait… "

" C'est sa faute à lui ! " grinça péremptoirement Die. " S'il ne t'avait pas fait autant souffrir… D'ailleurs, rappelle-moi, quand j'aurais cassé la gueule à Kisaki, de ne pas oublier de m'occuper aussi de ton ex ! "

Le bassiste fut incapable de décider s'il plaisantait ou non. En tout cas, il n'en avait pas l'air.

" Tu auras beau dire, " insista-t-il pourtant en dégageant son bras de la prise du guitariste, " je me suis bel et bien comporté comme le dernier des derniers. J'ai couché avec un nombre incalculable de garçons et de filles, je me suis servi d'eux, comme Junya l'a fait avec moi. Et j'en ai certainement fait souffrir plus d'un. Je suis aussi pourri que lui… "

Il se retrouva assis dans la boue de la berge, une main plongée dans la terre détrempée, l'autre appuyé sur sa joue brûlante, incrédule. Die se dressait devant lui de toute sa taille, les mâchoires serrées, ses yeux bruns étincelants.

" Je ne veux plus jamais t'entendre dire ça ! Tu m'entends ? Plus jamais ! Tu n'es pas pourri et tu ne l'as jamais été ! Ce-n'est-pas-ta-faute ! " martela-t-il en détachent chaque mot. " Et s'il faut que je te tape dessus pour te le faire rentrer dans la cervelle, je n'hésiterai pas ! Tu m'as bien compris ? "

Toshiya acquiesça lentement. Il réalisa soudain que ce qui faisait briller les yeux du guitariste, ce n'était pas de la colère mais des larmes mal contenues. Les siennes redoublèrent.

" Gomen, Die, gomen nasai[14] ! " Il cacha son visage dans ses mains, se maculant de boue. " Je suis désolé, je… " Il ne put continuer, étouffé par ses sanglots.

Die se laissa tomber à genoux près de lui et l'entoura de ses bras.

" Non, c'est moi… je… Pardon, Totchi, je ne voulais pas te frapper, je… je ne sais pas ce qui m'a pris… Mais quand je t'ai entendu te dénigrer comme ça, j'ai… j'ai vu rouge… "

Ils demeurèrent plusieurs minutes appuyés l'un contre l'autre, jusqu'à ce qu'ils retrouvent leur calme, puis le guitariste se redressa et afficha un faible sourire :

" On a l'air fin, tous les deux, à pleurer dans la boue… Et regarde dans quel état tu es à cause de moi… Viens, je vais te ramener chez toi. "

Il se redressa et tendit la main au bassiste qui hésita :

" Je… je ne suis pas chez moi, en ce moment. Je me suis installé chez Kyo. " Il évita le regard de son ami. " C'est juste pour quelques jours, en attendant qu'il aille mieux… "

Die le regarda avec curiosité :

" Vous nous faites des cachotteries, tous les deux ? Kyo n'a pas meilleure mine que toi, mais je suis bien certain d'une chose, c'est qu'il se porte comme un charme. Et même s'il est vraiment malade, pourquoi c'est toi qui dois t'occuper de lui ? Elle est où, Megumi ? "

Le chanteur avait supplié Toshiya de garder secret le départ de sa fiancée.

On leur dira après le live, Totchi, OK ? Sinon, ils vont vouloir annuler et Kaoru va encore me faire la gueule et dire que c'est toujours de ma faute. Et Shinya va me traiter comme un grand malade et Die se foutra de moi. On va juste leur dire que je suis un peu mal fichu, c'est tout. Tu promets, hein ?

Il avait promis, et accepté de revenir vivre avec lui, Kyo étant littéralement terrifié par l'idée de la solitude. Une situation dont le bassiste ne savait s'il devait s'en réjouir ou s'en désoler…

" Elle… elle a dû aller chez sa mère… "

Oh, Die, je suis encore obligé de te mentir et de trahir notre promesse…

" Elle a laissé Kyo tout seul ? " s'étonna le guitariste. " Elle sait pourtant que quand il est malade, il joue encore plus au gosse que d'habitude ! "

Toshiya ne répondit pas et agrippa sa main toujours tendue pour se relever. Ses jambes tremblantes faillirent le trahir et il préféra se rasseoir sur sa pierre. Tremblait-il à cause du choc causé par la gifle ? Ou à cause de Kyo ? Il n'aurait su le dire.

Die s'assit près de lui, sortit un mouchoir et s'employa à essuyer les traces de boue et de larmes sur le visage de son camarade. Il fit preuve de la plus grande douceur, surtout sur sa joue rougie.

" Regarde-moi ça, tu verrais ta tête... " sourit-il gentiment. " Pardon de t'avoir fait pleurer. " dit-il encore quand il eut terminé. " Je ne le ferai plus. Je déteste voir des larmes dans d'aussi beaux yeux. "

Il se pencha alors et embrassa doucement le bassiste étonné mais qui ne recula pas. Il ferma les yeux, submergé par la chaleur des lèvres du guitariste. Ce fut un baiser chaste, tendre, amical, presque fraternel, comme le premier qu'ils avaient partagé. Il sait toujours comment me remonter le moral… Puis Die s'écarta lentement, toujours souriant.

" C'était pour me faire pardonner… " souffla-t-il. " Mais tu ne diras rien à Shinya, ne ? "

Toshiya battit plusieurs fois des paupières. Puis, remis de sa surprise, il sourit à son tour :

" Je ne sais pas… " minauda-t-il.

" Tu ne sais pas quoi ? Si tu me pardonnes ou si tu en parles à Shinya ? "

" Les deux… "

Le brun se mit à rire, sachant qu'il plaisantait, et le tira par la main pour le faire se lever.

" Allez viens, " fit-il en glissant son bras autour de sa taille. " Il faut que tu ailles te changer, tu es couvert de boue. "

Le bassiste ne répondit pas. Die suivit la direction de son regard et faillit éclater de rire en croisant un autre regard : celui, suffoqué d'indignation, d'une vieille dame qui, en venant nourrir les oiseaux de l'étang, ne s'était pas attendue à tomber sur une scène aussi abominable que deux garçons échangeant un baiser dans un lieu public.

" Vous… vous... vous n'avez pas honte ? " bégaya-t-elle en serrant contre elle son sac de pain comme un bouclier contre ces mœurs dépravées..

" Sumimasen, Obaasan[15] ! " s'inclina le guitariste en luttant pour garder son sérieux. " Vous avez raison, je vais emmener mon koi à l'hôtel, nous y serons plus tranquilles. "

Elle ouvrit et referma la bouche plusieurs fois comme un poisson hors de l'eau mais aucun son n'en sortit. Die explosa franchement de rire et, prenant Toshiya par la main, se mit à courir vers la sortie du parc, tandis que la pauvre femme, retrouvant l'usage de la parole, les traitait de voyous, de pervers et autres qualificatifs peu flatteurs, en jurant qu'elle allait appeler la police.

Les deux coupables étaient déjà loin.

 

***

 

A suivre…

 

 

Ouf ! J'ai bien cru que je n'allais pas pouvoir finir à temps ! Mais ça y est, chapitre 9 bouclé !

En tout cas, je suis comme Toshiya, je l'avais pas vue venir, la baffe… Die m'a surprise. Mince, je me suis demandé comment j'allais m'en sortir, après ça…

Bon, tout ça ne m'arrange pas : Toshiya devait avouer à Die qu'il aime Kyo et il ne l'a pas fait… Quand je dis que je ne contrôle rien, vous voyez bien que c'est vrai !!!

J'en ai marre de cette bande de zouaves !!!! (Naaaan, ça, c'est pas vrai ^___^)

Oyasumi !

 

~Hitomi~

(07/12/01 - 23H35)

 

 

 



[1] Idiot, imbécile.

[2] En guest-star dans cette fic : après mon nounours, mon radioréveil.

[3] L'une de mes lectrices m'a dit qu'on sentait le vécu. Mais je peux vous garantir que non ! J'ai juste beaucoup d'imagination… ^^

[4] Pure spéculation de ma part. Mais j'aime beaucoup l'origami, alors…

[5] C'est Toshiya qui a la plus belle écriture des cinq, et je dis pas ça parce que c'est chouchou, mais parce que c'est vrai, y a pas photo.

[6] Toshiya, qui avait commencé les Beaux-arts avant de bifurquer sur le Rock, dessine très bien et fait des petites BD très amusantes

[7] Une de mes lectrices, Annick, fan belge de Deg et qui dessine comme une déesse (elle aussi est aux Beaux-arts) m'a fait ce dessin après avoir lu la fic. C'est tellement adorable que je l'ai mis en fond d'écran.

[8] Heu.

[9] Si cette compagnie existait, je serais déjà au Japon ^^

[10] Quoi, hein.

[11] M…

[12] Chéri, petit ami.

[13] Yoshiki, ex-leader-batteur-pianiste-compositeur du presque mythique groupe X-Japan, est l'idole de Shinya (et de Corinne). Décoré par l'empereur comme meilleur pianiste du Japon, il a été le producteur de Dir en grey a leurs débuts en major (certaines mauvaises langues disent que leur succès vient de là. Non, c'est parce qu'ils ont du talent, sinon, ça n'aurait pas duré). Il a maintenant 36 ans et vit à Los Angeles (d'où sa présence dans CML, il n'est pas venu de loin).

[14] Pardon.

[15] Pardon, grand-mère. (Obaasan est utilisé ici comme marque de respect envers une personne âgée)